2/23/2007

Ma réponse à Lysiane Gagnon, La Presse

En réponse au billet de Lysiane Gagnon, La Presse, 20 février 2007, « La formule Dumont »


Mme Gagnon,

Née en 1968, je suis de la présumée génération X, celle qui tombe entre les craques du divan et qui se confond souvent dans la masse. J'ai fréquenté l'école à aires ouvertes puis la polyvalente pour éventuellement me retrouver inscrite en Sciences humaines au Cégep. J'ai ensuite fait un baccalauréat puis une maîtrise. J'ai rencontré mon chum à 32 ans, eu mon fils à 35 ans, ai acheté une maison en banlieue à 37 ans. Mes amies sont devenues avocates, enseignantes, ingénieures, gestionnaires, femmes d'affaires, journalistes, bibliothécaires. Voilà, c'est mon profil...

Je partage en grande partie votre point de vue, à savoir que l'allocation de M. Dumont n'est pas une solution viable telle que proposée, mais il y a dans cette proposition un début de réflexion que nous aurions intérêt à saisir.

Il y a près de quarante ans, les femmes de la génération de la Commission royale d'enquête sur le statut de la femme (Commission Bird, 1967) réclamaient des solutions pour briser le cercle de la dépendance économique des femmes, pour favoriser leur émancipation sur le marché du travail et obliger les employeurs à l'équité salariale. Elles avaient entièrement raison et les progrès qui ont été réalisés depuis sont considérables. La présence des femmes sur le marché du travail est non seulement une réalité indéniable, mais représente aussi une force économique. Elles réclamaient aussi la mise en place d'un réseau de services de garde, lequel a mis plus de vingt ans à voir le jour et ne suffit toujours pas à la demande en 2007.

Je suis de cette génération de femmes qui ont étudié à une époque où tous les rêves professionnels étaient permis. Il était même permis de croire que nous pouvions prospérer sur le plan économique. Encore aujourd'hui, je suis le principal soutien financier dans notre couple, bien que le salaire de mon conjoint soit tout aussi essentiel que le mien...Ainsi, après la naissance de mon fils, j'ai pris dix mois de congé. J'aurais bien pris davantage de temps, mais nous ne pouvions plus nous passer de mon salaire. En 2004, la compensation financière pour le congé de maternité n'était que de 55% d'un plafond salarial de 39 000$.

Le retour au travail est un « wake up call» pour bien des femmes et de plus en plus d'hommes : il nous faut tant bien que mal gérer la conciliation entre le travail et la famille. Si certains employeurs se montrent compréhensifs, d'autres le sont moins. Certains emplois obligent pères et mères à respecter un horaire précis, ce qui complique souvent la vie, surtout quand le petit dernier a une otite ou la gastro ou tout simplement parce qu'il faut reprendre fiston à 17h45 devant le regard hostiles des éducatrices qui ne comprennent pas pourquoi vous passez le chercher si tard.

Le rythme de vie devient difficile pour de nombreuses familles. Et bien sûr, il est archi faux de croire que nous avons le choix d'envoyer nos enfants dans un CPE (ou garderie publique comme vous le dites) - les listes d'attentes interminables ne nous garantissent pas de places. Nous avons ainsi été obligés d'inscrire notre fils dans une garderie privée de notre quartier, faute d'alternative. Le fardeau financier que représente cette option est lourd pour une famille de la classe moyenne qui a deux enfants : à 140$ par semaine par enfant, c'est plus de 1000$ par mois pour deux enfants. En soi, ça fait réfléchir avant de concevoir un deuxième enfant.

Et même si les hommes partagent de plus en plus les tâches ménagères, les femmes, elles, ont généralement un fardeau plus lourd que celui des hommes. Si vous avez un enfant, c'est tolérable. Avec deux, le degré de difficulté augmente sensiblement. Avec trois enfants, la situation devient rapidement invivable, si bien que de nombreuses femmes de ma génération - et des plus jeunes - décident volontairement de laisser le travail pour s'occuper de la famille. Et, pas besoin de se déplacer en "région" pour remarquer ce phénomène, à moins que le "450" en fasse partie selon vos critères. Et ces femmes - je pourrais vous en nommer au moins une vingtaine dans mon entourage - sont généralement instruites et avaient un emploi qu'elles aimaient avant de prendre leur décision.

Cela dit, en réclamant l'émancipation professionnelle et économique pour leur semblables, les femmes de la génération des « babyboomers » se sont données le choix d'aller travailler. En allant dans cette direction, les femmes remportaient une job et un salaire plus décent. Elles n'avaient rien à perdre. C'était une option qui correspondait entièrement à leurs besoins et à leur volonté. Mais pour nous, celles de la génération suivante, ce choix est devenu pour plusieurs une obligation alors que les politiques de conciliation travail-famille sont encore inadéquates. Pour rester à la maison, ne serait-ce que quelques années, le temps que nos bébés sortent de la petite-petite enfance, il nous faut sacrifier notre poste, notre salaire et nos avantages sociaux. En allant travailler, nos aînées n'avaient rien à perdre. Nous, en choisissant de rester à la maison, nous avons beaucoup à perdre. Oui, certaines font ce "choix", mais pour moi, choisir de perdre son emploi, son salaire et ses avantages sociaux est une aberration, mais j'admire la détermination de celles qui le font quand même.

Pour les femmes de ma génération et celles qui suivent, je crois qu'il y a lieu d'élargir les solutions pour concilier le travail et la famille. Un "salaire" pour une mère (ou un père) à la maison est une solution sans aucun doute trop simpliste, mais si on l'assortissait d'une possibilité d'absence prolongée du travail d'un maximum de deux ans ou trois ans, ça deviendrait un peu plus intéressant. Bien entendu, 5 000$ ne remplacent pas un salaire de 50 000$, mais une telle disposition permettrait à certaines femmes moins fortunées de ne pas tout perdre en restant à la maison. Bien entendu, il faudrait voir à ce qu'une telle politique soit également disponible et adaptée à la réalité des mères chefs de famille ou principal soutien financier. Le congé parental tel qu'il existe présentement paraissait utopique il y a vingt ans et pourtant, nous l'avons obtenu et les entreprises apprennent à gérer cette nouvelle réalité.

Et les enfants eux? La dysfonctionnalité familiale a de nombreux visages, Madame Gagnon. On associe souvent dysfonctions et familles démunies et nous n'avons certainement pas tord. Mais que dire de ces enfants de familles moyennes ou aisées qui souffrent de solitude, ignorés par des parents trop absorbés par leurs propres ambitions ou problèmes personnels ? La dysfonction est partout, dans toutes les couches de la société à divers niveaux. Certes, la garderie offre sans aucun doute un milieu épanouissant, mais pour ceux qui proviennent de milieux fortement dysfonctionnels, il faut davantage qu'un CPE pour leur garantir une vie épanouie. Si de nombreuses études ont démontré qu'il était bon pour l'enfant de fréquenter la garderie dès son jeune âge, d'autres démontrent le contraire. Dans cette perspective, on peut conclure que cette solution ne convient pas obligatoirement à tous les enfants. Maintenant, il nous faudrait une étude pour mesurer à quel point la course effrénée entre la garderie et le travail est bénéfique pour la mère et le père!

Ce qu'il nous faut, c'est un ensemble de politiques cohérentes qui permettront aux familles - nucléaires, éclatées, reconstituées, parents à la maison, parents au travail - de faire les choix qui sont en accord avec leurs propres valeurs et sans s'appauvrir. Et de cet angle, la question touche autant les femmes, les hommes que les enfants. Faut y réfléchir...

2 commentaires :

  1. Que représente réellement la valeur d'un salaire brut au Québec? Pourquoi utilisez-vous (utilisons-nous) encore cette référence en chiffre du montant brut?

    Ne serait-il pas temps de parler de vrais chiffres, de vrais montants, des vrais choses comme la dépréciation du pouvoir d'achat ou l'augmentation du fardeau fiscal?

    En tant que banquier, je regarde les vrais chiffres, pas des montants hypothétiques, ou des salaires théoriques...je regarde combien tu as dans tes poches!

    Désolé, mais le terme ''salaire brut'', n'a plus aucune valeur comptable au Québec. La seule chose dont cela permet, c'est d'obtenir l'authorisation de l'endettement.

    J'ai tristement, mais sans regret, quitté cette société de crédit, je vous trouve tous très courageuses(eux)d'y rester et d'y faire avancer vos causes. Chapeau mesdames!

    -Un désillusionné de notre République de Bananes; là où les pont tombent sur les automobilistes et où nos patients en phase terminale se doivent de partager leur chambre d'hôpital à 4 et fermer le rideau afin de terminer leurs jours en paix!


    Bonne chance Christine!

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  2. Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blogue.

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