C'était un lundi soir ordinaire.
« Maman ! J'ai une blonde ! » s'exclama-t-il pendant que je brassais le souper dans ma grosse casserole.
« Ah bon ! Et que fais-tu avec ta blonde ? » lui demandai-je.
« Bof, sais pas... » me répondit mon presque ado de huit ans et demi.
« Tu lui donnes des bisous à ta blonde ? » insistai-je.
« Bah, on se tient par la main », m'avoua-t-il, un peu gêné, comme s'il venait de me confier quelque chose que je ne pourrais décrire dans ce billet.
« Ah bon, alors je suis contente pour toi, mon grand. Tu peux l'inviter à la maison quand tu veux. Au fait, quelle est la différence entre une blonde et une amie ? » enchaînai-je.
Silence. Cinq bonnes minutes passent. Re-silence. Je répète la question, peut-être n'a-t-il pas entendu ?
« Sais pas, m'man ! » me lança-t-il un brin agacé. Un court moment passe.
« Est-ce que je pourrais l'inviter à coucher chez nous ? » enchaîna-t-il le plus innocemment du monde.
Ai-je manqué quelque chose, moi, là ?
Mars et Vénus ont des climats bien différents, mais elles demeurent des planètes qui appartiennent au même système solaire. Pourtant, si j'avais posé la question à une petite fille de huit ans, il me semble que la réponse aurait été différente. M'aurait-elle demandé si elle pouvait inviter son petit ami pour coucher à la maison ? Pas sûre...
« Et puis, comment est-ce arrivé ? Comment est-elle devenue ta blonde ? » poursuivis-je en lui servant son assiette.
« Ben, me répondit-il un peu désinvolte, elle m'a demandé si je l'aimais et j'ai dit oui, c'est tout ! »
« C'est tout ? N'aurais-tu pas préféré faire les premiers pas et lui dire d'abord que tu l'aimais ? » lui demandai-je, déconfite par sa déclaration. Ne venait-il pas d'ébranler tout ce qu'on m'avait enseigné depuis ma propre enfance ? N'est-ce pas l'homme qui doit « chasser » sa madame ?
« Non, maman, elle a fait un très bon choix en me le disant, c'est comme ça ! »
J'ai résisté à la tentation de poursuivre mon interrogatoire. J'étais un peu ébranlée : qu'est-il arrivé à l'instinct de chasseur dont il est question dans tous les livres de psycho-pop ? Y aurait-il eu une évolution subite de l'espèce humaine au cours des dernières années ? Les petits garçons d'aujourd'hui ont-ils un regard neuf sur les relations hommes-femmes ?
Au dessert, j'eus envie d'en savoir un peu plus. Après tout, sa réaction aurait peut-être été différente s'il n'avait pas partagé les sentiments de sa nouvelle petite amie.
« Mais si tu ne l'avais pas aimée, que lui aurais-tu dit ? Qu'aurais-tu fait ? » lui demandai-je.
« Eûh, je lui aurais dit que je l'aime comme amie et j'aurais continué de jouer avec elle, c'est comme ça ! » affirma-t-il.
« Tu ne l'aurais pas ignorée ? Tu n'aurais pas fait comme si elle avait cessé d'exister ? » enchaînai-je.
« Pourquoi faire ça, maman ? Ce n'est pas gentil, ça ! » s'exclama-t-il.
Mon petit garçon est-il le reflet d'une nouvelle génération qui ignore tout de ce que nos mères nous ont raconté sur l'amour ? Cette génération est-elle désormais libérée du mythe du chasseur, de l'esprit de domination, de ce besoin, conscient ou inconscient, de créer des relations amoureuses basées sur l'inégalité ? Dans l'univers de mon fils, Mars et Vénus reconnaîtront-elles enfin qu'elles appartiennent au même système solaire ? Que les relations sont d'abord fondées sur un échange entre deux êtres humains ? Un échange de gentillesse, de compassion, de complicité, enrobé de lucidité et d'une infinie tendresse...
Avant le dodo, la conversation se poursuivit...
« Et dis-moi, mon grand, pourquoi l'aimes-tu, ta blonde ? »
« Ben, maman, parce qu'elle est gentille avec moi. Et elle a de beaux cheveux... » me dit-il comme si c'était l'évidence même.
Ah oui, j'avais oublié ça... l'importance de la chevelure ! ;-)
***
Trois semaines plus tard... un autre souper, un mardi soir.
« Et puis, mon grand, tu vois toujours ta blonde ? » m'aventurai-je à lui demander.
« Ben oui. Je vais la garder longtemps, elle », m'avoua-t-il avec conviction.
Il enchaîna :
« Et puis cette semaine, elle m'a donné un bisou sur la joue. C'était très agréable... »
Enfance de l'amour ou amour de l'enfance ?